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oeils

regards de bric & de braque

SOMMAIRE | 27 février 2008

Il n'aurait pas fallu s'arrêter. La forêt n'avait plus du tout son aura de ténèbres, les flocons la saupoudraient tellement qu'elle paraissait se dissoudre dans un tas soufflé de pollen géant. Le sol était blanchi. Seules les aisselles des branches restaient sombres et les troncs foncés étaient humides et recouverts de neige face au sens du vent. Mon propre souffle s'accordait à toute cette gamme de pâleur. Il ne fallait pas ralentir, la marche depuis le petit jour avait réchauffé mon corps au point d'être moite malgré la température givrante. Un arrêt aurait glacé cette sueur en un coup de froid rampant et frissonnant. Chaque pas enfoncé dans cette nappe de neige s'enfonçait d'abord tendrement puis crissait presque comme croquer dans une pomme. Le silence rempli de vie glacée étouffait la rythmique de ma respiration. Je n'arrivais pas à vraiment m'inquiéter de savoir où j'allais me reposer, mon avancée dans ce monde transformé me fascinait.

Après que la neige se soit arrêtée de tomber comme des pellicules affolées, la faim commença à se faire sentir. Sans que cela ne soit insupportable: elle correspondait à la récompense de mon avancée. Mon esprit tourna des idées de soupes fumantes que mon estomac fruste gargouillait en cœur. Je devenais une partie de ce grand organisme que je parcourais en silence, ma présence se justifiait comme celles des arbres qui claquaient de temps en temps dans le froid. Je ne pensais plus par le verbe: tout se formulait en langage de cinq sens. Je continuais d'avancer en souriant sans esquisser le moindre sourire, j'étais sûr que mes yeux étaient sombres.

Un arbre épais, couché avait emporté avec ses racines un énorme paquet de terre et formé un trou. Bouclier naturel contre le vent, la neige n'avait pas réussi à s'incruster dans le creux. De plus petits arbres embarqués dans la chute du grand formait l'armature d'une tente bizarre, sans toile. Je ramenai ce fatras près des racines pour faire une paroi éventée et en ponctionner une partie pour le feu.

Adossé à l'imbroglio de racines terreuses, je regardais le feu chauffer la marmite de soupe faite avec de la neige et de mes légumes. Je préparais aussi un thé puis du riz dans la même casserole. Le feu accaparait mon regard tandis que le jour s'enfuyait. Le bois claquait en brûlant et des jets de vapeur fusaient par moments en sifflant. La chaleur se plaquait sur mon visage, je sentais le devant de mon corps se détendre en frissonnant de plaisir, mon dos commençait à s'imbiber de chaleur. Je me mis à manger tranquillement.
Au moment où je me décidais à reprendre du riz et à le mélanger au reste de la soupe, j'entendis des pas. La neige me prévenait. Je détachais le regard du feu et essayait de voir quelque chose autour. Tout était sombre. Mon feu et moi étions sûrement la destination de cette démarche lente et précautionneuse. Je remis du bois dans le feu, des étincelles rousses partirent en tous sens. Les pas arrivaient. Rassis, je me mis à rouler. Quand j'étais sur le point de finir le joint par une lichette, des bottes neigeuses descendirent vers le feu. Elle avait une toque, des mèches qui en sortaient et le nez et les joues rouges. Je lui montrais la soupe et le riz, j'avais fini le thé. Elle prit une timbale et se servit pendant que je mettais son sac à coté du mien pour que nous nous y installions près des racines.

Je ne portais pas de chapeau, elle avait des mitaines et je me souvins que j'avais des gants dans mon sac. Tandis que je la regardais manger, je me demandais de quoi je pouvais avoir l'air à ses yeux. Elle poussa un soupir et sortit du thé d'un sac. Quand l'infusion fut prête, j'allumais le joint. Elle nous versa le thé, je lui passais le joint. Le feu n'avait pas l'air de vouloir diminuer.

Je rouvris les yeux alors que je n'avais pas eu l'impression de les fermer. Des flocons se prirent dans mes cils, je ne sentais plus le froid, j'en faisait partie. Je me mis à cligner les paupières, mollement, mon corps était figé. Pris dans une température aberrante qui ne me donnait plus l'énergie mentale ni physique de bouger, je compris que mes perceptions se mélangeaient à mes souvenirs et à la fin de mes espoirs. En fait, j'étais sur le point de m'endormir, glacé. Je n'avais pas bougé depuis... combien de temps? Aucune idée. Je me remis à divaguer.

Comme dans un sommeil dont on ne se souvient plus, je m'enfonçais dans une mort réparatrice. La vraie, celle dont on ne revient pas et qu'on n'a pas besoin de craindre. Entamer une voie si facile, si tranquille qui pourrait passer pour du sommeil si on pouvait s'en réveiller semblait être une fatalité sans définition. Je me concentrais à nouveau sur l'abandon, je commençais à faire partie de la terre: le vent me passait dessus sans qu'il ne soit ni agréable ni désagréable. Je m'éteignis comme une feuille morte chute: dernière apparence de vie perçue uniquement par ce qui en est encore pourvu.

Publié par a-page à 18:33:32 dans CHAPITRES | Commentaires (0) |